CINEMA - Mister Nobody : Mon nom naît personne

Mister Nobody, le film tant attendu du belge Jaco Van Dormael (Le Huitième Jour, Toto Le Héros) a suscité des critiques réservées de la majorité de la presse cinéma, qui y a vu un ratage faute d'un scénario maîtrisé et, au-delà, d'un propos qualifié de confus ou naïf. Voici deux points de vue différents : d'abord celui d'Axelle Maricq, comédienne et auteur de théâtre, psychanalyste, et de Luc Janssen, scénariste et pédagogue des deux côtés de l'Atlantique.

écrit le 08/02/2010 à 02:00
par La Rédaction

 
Par Axelle Maricq

 

2093. On ne vieillit plus. On ne baise plus non plus. La presque-éternité a un prix. Mister Nobody, dernier humain à mourir de vieillesse, tient en haleine la cité et tous les spectateurs aussi. Un journaliste « à l’ancienne » s’introduit dans le centre où notre héros vit ses derniers instants ultra-protégés et observés, pour essayer de comprendre.

Qu’était sa vie quand le temps était conté ?

La vie ? Notre premier émoi devant l’infini bleu de l’œil de notre maman. L’incroyable découverte de tomber parce qu’on se met à marcher. L’inoubliable sensation de sentir de l’amour hérisser nos poils, mouiller nos yeux et exciter nos sens.

Joyeux, troublant et bouleversant, le film de Jaco Van Dormael nous prend pour des enfants et nous balade à travers un scénario génial et ludique à la recherche des petits riens qui font, défont et fondent notre existence.

Rien de linéaire, des images à faire pâlir toute production annonçant la fin du monde ou son renouveau et de la musique qui fait danser la java à nos cœurs trop souvent attristés.

Mister Nobody réussit le mariage de la technique et de la sensualité dans un hymne lucide et tendre sur nous, les hommes et les femmes, confrontés au langage, au choix, à l’illusion et à la réalité.

Le dialogue savoureux convoque le spectateur au sein de conflits que nous connaissons par cœur et qui nous le rendent si obscur, le coeur. Ainsi l’infini désespoir d’une femme, le terrifiant chagrin d’un homme, toutes ces tragédies dont la source tient à l’instant où faire un choix est impossible. Et dans ce cas, le seul mouvement à faire est de ne pas bouger. Les acteurs sont magnifiques. Jaco Van Dormael les a sans doute mis en confiance par une direction fine et assurée.

Une petite réserve tout de même, les séquences aux accents scientifiques, bien que commuées en questions, sont teintées de scientisme américain : Mister Nobody a une prescience de l’heure et de la date de sa mort, et sa mort résulte en une remontée dans le temps. C’est une fiction, certes, mais elle n'est pas incompatible avec ce que dit la science d’aujourd’hui, en tout cas telle qu'elle est médiatisée aux Etats-Unis.

Du coup, dans le film, l'inconscient se trouve refoulé. On retrouve ici les idées d’Isabelle Stengers, philosophe des sciences, (qui pour l'essentiel vulgarise la théorie du Prix Nobel de Chimie Ilya Prigogine) concernant l’évolution des systèmes et celles d’Edgar Gunzig sur la physique des particules, qui tous deux ont conseillé Jaco Van Dormael. Il est vrai que l’Amérique a opté pour le comportementalisme et la dictature de l'ego.

Jaco Van Dormael est un artiste que rien ni personne n’arrête dans son désir de raconter ses histoires et elles nous régalent. Il a pris son temps, 10 ans, et peut-être là, le saut en avant dans la complexité et l’intelligence sensible du récit pourrait surprendre un spectateur encore ravi par le charme du Huitième Jour. Mais il suffit de se laisser porter et le charme opère encore une fois, et plus encore.

Mister Nobody, c’est un grand film de cinéma. Et selon l’effet papillon, dont le film est une magnifique allégorie, ce modeste article pourrait produire de grands effets. A bon spectateur…

 

JACO LE CRAQUANT


Par Luc W.L. Janssen

Dix ans que nous l’attendions. Nous sommes recompensés.

Avec Mister Nobody, Jaco Van Dormael nous offre à découvrir un film de grandeur et de style, ni glauque, ni déprimant, sans violence gratuite.

En fouillant  au coeur de nos vies la complexité des possibilités rencontrées, ratées ou à venir…, Jaco Van Dormael nous raconte une, plusieurs vies. Mieux encore, il choisit une vie et – comme dans la musique classique – il explore son thème avec ses variations. Comme dans la musique répétitive, Jaco Van Dormael nous invite à apprécier et à savourer les petites différences et les subtilités. Le film se développe autant en horizontal qu’en vertical et sur différents niveaux.

En lisant le scénario, j’en avais apprécié la structure solide, la causalité parfaite malgré la complexité – et surtout les personnages. C’étaient de vrais personnages qui menaient leur propre vie et non pas des marionnettes manipulées par le scénariste. Et tout ceci évoluait organiquement, un vrai tour de force. Je n’avais qu’un souci : comment va-t-il réussir à porter tout cela à l’écran ? Je ne sais pas comment il l’a fait, mais il l’a fait.

Ce n’est pas un film simple. Sa complexité le rend peut-être (un peu) plus difficile à suivre. Mais la narration est toutefois stupéfiante ainsi que la mise en images qui fait preuve d’une créativité rarement vue.

Attention, spectateur, si on ”consomme” ce film superficiellement, on rate les finesses et la digestion peut alors faire sentir des longueurs qu’une approche sensuelle et curieuse ignore. 

Eh oui, Mister Nobody, c’est un film d’auteur mais différent dans son genre, une sorte d’ exception ! Il n’est pas nombriliste et il ne sombre pas dans le cafard personnel de l’auteur.

Au contraire, les réflexions posées par le film sont universelles, elles s’ouvrent à tout le monde.  On le sent dans la salle : les réactions ne tarissent pas tout au long du film.

Jaco Van Dormael raconte une, ou plutôt des histoires. Il le fait avec style. Il fait ce que tout artiste, surtout dans l’audiovisuel, devrait faire : il ne recrée pas LA réalité, il crée SA réalité et cela sans nier le réel. On est dans la fiction et on le sent, et on le voit à chaque image. C’est une expérience qu’on ne peut pas vivre. Mais que l’on peut encore rêver !  Non ?

Jaco Van Dormael n’a pas seulement fait un film, il fait du CINEMA !


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