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PORTRAIT - Danièle Thompson, histoires en héritage
Bien qu’elle soit désormais passée durablement à la réalisation, Danièle Thompson garde la «fibre scénariste», son premier métier appris avec son père. Elle perpétue aujourd’hui l’héritage familial en écrivant avec son fils Christopher.

Pendant longtemps, partout de par le monde, le métier de scénariste s’enseignait dans des écoles, sauf en France. Christian Biegalski, ancien directeur du Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle, fut le premier à créer un cours de scénario à l’université, c’était il n’y a pas si longtemps, au début des années quatre-vingt. Il ouvrit ainsi une première brèche qui suscita quelques enthousiasmes, mais aussi pas mal de railleries : le scénariste est un auteur, «ça» ne s’apprend pas ! Mais «auteur», est-ce un métier ou pas ? En France, le statut de scénariste est si précaire qu’on peut se le demander. Ceux qui gagnent leur vie de leurs écrit diront qu’effectivement, c’est un métier. Artisanal, peut-être bien.
Qui s’apprend, donc, seul, dans des écoles ou avec des maîtres – il n’est pas rare de voir un scénariste débutant co-écrire avec un auteur plus aguerri. À l’instar des compagnons du tour de France, nous avons pris notre bâton de pèlerin pour aller à la rencontre de nos pairs parmi les plus grands, afin de les interroger sur leur métier. Danièle Thompson ouvre le bal…
Danièle Thompson, naturellement. Une première rencontre évidente parce que Danièle Thompson, qui, comme chacun le sait, a débuté sa carrière de scénariste en co-écrivant La Grande Vadrouille avec son père, Gérard Oury, est aujourd’hui l’une des héritières d’une certaine tradition française, celle d’avant la Nouvelle Vague, qui a jeté l’opprobre sur le métier de scénariste. Danièle Thompson a commencé à écrire des scénarios au moment où subsistait un autre métier aujourd’hui disparu, celui de dialoguiste. «Michel Audiard fut le dernier, dit-elle, on lui livrait un traitement et il en faisait un film savoureux.»
Concernant La Grande Vadrouille, Danièle Thompson reconnaît avoir beaucoup travaillé avec son père à mettre au point ce scénario compliqué, jusqu’à aboutir à un scène à scène extrêmement précis et développé… qu’ils ont confié à André et Paul Tabet, qui ont à leur tour écrit les dialogues. Sans jamais devenir à proprement parler dialoguiste, l’écriture des dialogues est pourtant devenue, par la suite, l’une de ses spécialités.

La jeune Danièle Thompson fut donc l’apprentie de Gérard Oury. Avec lui, la base du travail a toujours été « les personnages ». Pour La Grande Vadrouille, ils ont longuement travaillé la caractérisation des deux protagonistes, sur le modèle du «clown blanc », intelligent, fin et urbain, et de « l’auguste », un peu bête, pataud et campagnard.
Deux figures éternelles ou presque de la comédie. La confrontation des deux caractères opposés, devant lutter ensemble et coopérer pour leur survie, est une source de comique sans fin. Pour La Grande Vadrouille, ils ont fini par mettre face à face un peintre en bâtiment et un grand chef d’orchestre. Un homme simple, courageux et naïf face à une star mégalo d’une culture raffinée, mais agressif. La suite est le road-movie hilarant qu’on connaît. Danièle Thompson reconnaît volontiers qu’à l’époque, ils ont cherché «beaucoup plus dans les événements que dans la psychologie ». C’est d’ailleurs l’évolution la plus sensible de son travail. Écrivant désormais avec son fils, Christopher Thompson, l’élaboration des personnages reste au coeur de son travail, mais a pris un tour plus psychologique. Sous forme de fiches, elle élabore et note toute la biographie de ses personnages, de leur naissance à quelques minutes avant le début du film.
La Reine Margot (1994)
réalisé par Patrice Chéreau d’après le roman éponyme d'Alexandre Dumas père.
Concernant le travail spécifique de l’adaptation d’une oeuvre littéraire, Danièle considère que l’essentiel de son travail consiste à identifier, retenir et remettre en forme les éléments de l’oeuvre littéraire qui correspondent à l’univers propre du metteur en scène du film à venir.
Pour La Reine Margot, réalisé par Patrice Chéreau, elle a retenu de l’oeuvre foisonnante de Dumas essentiellement ce qui concerne le fanatisme religieux. Jusqu’à proposer, au final, une vision shakespearienne des romans de Dumas. Il fallait, pour commencer, extraire de l’oeuvre l’histoire qu’elle voulait raconter avec Patrice Chéreau, et l’angle à partir duquel ils souhaitaient la raconter. «À partir des mêmes éléments de récit, il était possible de raconter l’histoire d’une reine frivole qui se tape un jeune homme le soir d’un massacre, ou l’histoire de ce même massacre à travers cette femme, qui est ce qu’on a eu envie de faire ». Ce furent quatre ans de travail sur le scénario, en immersion totale avec l’époque, à travers la lecture de nombreux ouvrages historiques.
Sur le sujet, cependant, elle reconnaît qu’il est tentant de se noyer dans le travail de documentation mais qu’à un moment donné, il faut savoir s’arrêter de lire, et faire confiance au fait qu’on est assez imprégné par le sujet, par la manière dont les gens vivaient, et oser son point de vue. «On vit la moitié du temps dans une autre époque quand on écrit un film historique, qu’est-ce qu’ils mangent, comment ils sont habillés, dans quoi ils vivent, comment sont les décors ? Mais il faut arriver à évacuer tout cela pour en donner une vision moderne, ce que les historiens nous reprochent à coup sûr. » Et la cerise sur le gâteau de la modernisation de l’oeuvre fut la décision de Patrice Chéreau qu’aucun personnage ne porterait de chapeau. Pas de chapeau dans La Reine Margot ! Exit les petites coiffes Henri III avec des petites plumes qui donnent cet aspect si ringard aux films en costumes. Et surtout, le parti pris de faire parler tous les personnages dans un langage moderne. « Il ne faut pas respecter un texte, il faut lui rentrer dedans. » Elle garde de cette collaboration avec Chéreau le souvenir d’un plaisir incomparable.
La Boum (1980)
de Claude Pinoteau
Adaptation ou scénario original, Danièle Thompson construit d’abord. Elle se dit incapable d’écrire des dialogues pour des personnages dont elle ignorerait tout. « Si je ne connais pas ces gens, si je ne sais pas d’où ils viennent et où ils vont, je ne sais pas comment ils parlent, je ne peux pas écrire les dialogues! » Et c’est tout le talent de Danièle Thompson de nous donner à voir et à entendre des personnages qu’à force de travail et de fréquentation, elle finit par connaître comme on connaît des gens qu’on rencontre dans la vie. Sa méthode est donc toujours la même : elle construit, rédige un scène à scène précis et écrit les dialogues qui souvent viennent bousculer et mettre à mal cette construction.
La Boum, Les Marmottes, La Bûche, Fauteuils d’Orchestre ou même La Reine Margot sont ce qu’on appelle souvent des films chorals, c’est-à-dire bâtis autour des pérégrinations de nombreux protagonistes. « Le principal avantage de cette construction, c’est que dès qu’on est un peu en panne, quelqu’un arrive, qui amène l’inattendu, la surprise et la nouveauté. »
Fauteuil d'orchestre (2006)
écrit et réalisé par Danièle Thompson
Chez Danièle Thompson, le rythme est une obsession. Une vigilance permanente. Elle pense que ce n’est pas quelque chose qui s’acquiert. Comme les règles. Elle n’en connaît et n’en reconnaît aucune. Elle trouve les livres sur le scénario «un peu étranges», «très intéressants», «très amusants», mais pour elle, écrire avec un livre sur le scénario serait «comme faire un gâteau en suivant une recette sur un livre de cuisine alors qu’on en a toujours fait en observant sa grand-mère ». On le comprend, mais tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir un papa qui raconte aussi bien les histoires que Gérard Oury. « Il avait, dans la vie, un don de conteur extraordinaire. »
Danièle Thompson travaille rarement seule. « C’est bien plus amusant à deux, l’échange, la partie de ping-pong… mais il faut trouver le bon partenaire, ce que j’ai été moi-même pendant des années pour plusieurs metteurs en scène.» Quand elle est venue elle-même à la mise en scène, elle s’est rendu compte qu’elle connaissait peu de scénaristes. À moins d’appartenir à une organisation professionnelle, les scénaristes ne se fréquentent pas et se connaissent très peu. Elle a donc choisi de travailler avec son fils et ça a bien marché tout de suite. « C’est très intéressant de travailler avec quelqu’un du sexe opposé et d’une génération différente, qui est un vivier d’observations différentes. C’est ce que j’ai vécu avec mon père et que je retrouve avec mon fils. » Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le fait de trop se connaître n’est pas une gêne, notamment parce qu’en ce qui la concerne, c’est totalement un travail d’imagination. Pour autant, l’écriture d’un scénario est une activité très intime, où les coauteurs sont amenés à se dévoiler l’un à l’autre, et c’est un plaisir de découvrir des choses chez l’autre, « d’autant plus quand c’est votre fils ».
SCENARISTE
* 1966 : La Grande Vadrouille, de Gérard Oury
* 1969 : Le Cerveau, de Gérard Oury
* 1971 : La Folie des grandeurs, de Gérard Oury
* 1973 : Les Aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury
* 1975 : Cousin, cousine, de Jean-Charles Tacchella
* 1978 : Va voir maman, papa travaille, de François Leterrier
* 1978 : Claudine à Paris, de Edouard Molinaro (TV)
* 1978 : La Carapate, de Gérard Oury
* 1980 : Petit déjeuner compris, de Michel Berny (feuilleton TV)
* 1980 : Le Coup du parapluie, de Gérard Oury
* 1980 : La Boum, de Claude Pinoteau
* 1982 : L'As des as, de Gérard Oury
* 1982 : La Boum 2, de Claude Pinoteau
* 1984 : La Vengeance du serpent à plumes, de Gérard Oury
* 1986 : Le Tiroir secret, de Michel Boisrond et Roger Gillioz (feuilleton TV)
* 1987 : Lévy et Goliath, de Gérard Oury
* 1987 : Maladie d'amour, de Jacques Deray
* 1988 : L'Étudiante, de Claude Pinoteau
* 1989 : Vanille fraise, de Gérard Oury
* 1991 : La Neige et le Feu, de Claude Pinoteau
* 1992 : La Femme de l'amant, de Christopher Frank (TV)
* 1993 : Les Marmottes, de Elie Chouraqui
* 1994 : La Reine Margot, de Patrice Chéreau
* 1997 : Des gens si bien élevés, de Alain Nahum (TV)
* 1997 : Le Rouge et le noir, de Jean-Daniel Verhaeghe (TV)
* 1998 : Paparazzi, de Alain Berbérian
* 1998 : Ceux qui m'aiment prendront le train, de Patrice Chéreau
* 1999 : Belle Maman, de Gabriel Aghion
* 1999 : La Bûche, de Danièle Thompson
* 2000 : La Bicyclette bleue, de Thierry Binisti (feuilleton TV)
* 2001 : Belphégor, le fantôme du Louvre, de Jean-Paul Salomé
* 2002 : Décalage horaire, de Danièle Thompson
* 2004 : Le Cou de la girafe, de Safy Nebbou
* 2006 : Fauteuils d'orchestre, de Danièle Thompson
* 2008 : Le Code a Changé, de Danièle Thompson
Danièle Thompson travaille toujours au même endroit : son bureau, dans l’appartement où elle vit, le lieu où elle reçoit. Son attachement à ce bureau tient du rituel. Elle a besoin de son – relatif – désordre, d’être dans son univers, entourée de ses notes, ses dictionnaires et ses livres. Elle ne travaille jamais ailleurs. Pas de chambre d’hôtel au bout du monde, ni de plage, ni de campagne, ni de ville à visiter.
Le bureau est composé d’une partie «salon», deux fauteuils et une table basse, où elle travaille avec son fils Christopher, et d’une partie « bureau », où elle écrit les dialogues, seule, à la main, au feutre sur des pages blanches. «À la main » parce qu’elle aime pouvoir raturer tout en laissant visibles les mots sous les ratures. Manière de passer d’une version à l’autre en douceur, sans la brusquerie du copier-coller des ordinateurs. Et c’est dans ce bureau qu’elle enchaîne des séances de travail de quatre à cinq heures. Généralement, de dix heures du matin à quatorze ou quinze heures.
Dans le long processus de l’écriture, tous les quinze jours ou trois semaines, elle s’arrête et se repose la question : de quoi je parle exactement ? Comment, à ce stade, pourrais-je raconter le film en quelques phrases ? Que devient mon histoire ? Quel thème s’en dégage ? Y a-t-il des sous-histoires aux sous histoires? L’histoire principale prend-elle le dessus ?
«Ce n’est pas du tout un aboutissement, c’est un autre métier. » Scénariste, Danièle Thompson avait assisté à de nombreux tournages, mais c’était «comme regarder un champ de bataille avec des jumelles». Passer à la réalisation, c’est devenir « le général qui organise tout ! ». Pour autant, elle garde sa fibre scénariste. Si elle réécrit très peu au fil du tournage, elle le fait beaucoup au montage, qui est l’écriture finale. Et d’ailleurs elle y convie son coscénariste. «Parce qu'il a écrit le texte et qu’il a du recul par rapport au tournage, le coscénariste est la personne qui connaît le mieux les intentions de départ et voit mieux que tous les autres tout ce que l’on voulait raconter. Si les choses se sont perdues en route, lui le sait! L’apport d’un coscénariste est très précieux au montage».

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